Pincer un genévrier et pincer un orme de Chine n'ont presque rien en commun, sauf le mois où l'on s'y met. Le premier se pince du bout des doigts, sans lame ni ongle, pendant que le second attend patiemment que ses jeunes pousses portent leurs premières paires de feuilles avant qu'on y touche. C'est tout l'objet de mon entretien végétal du printemps : deux gestes, deux rythmes, un seul mois de l'année où l'un comme l'autre réclament de l'attention. Pour qui débute en bonsai, ce pincement de printemps ressemble d'abord à un seul geste universel, mais ce n'en est pas un, et confondre les deux abîme plus d'arbres que ça n'en aide.
Deux familles, deux gestes de pincement printanier
Dans ma petite collection, il y a quatre arbres qui n'obéissent pas à la même horloge : un orme de Chine vigoureux, un érable du Japon plus délicat, et deux genévriers qui semblent toujours réfléchir avant de bouger. Quand les nuits cessent d'être franchement froides, la sève remonte, doucement, sans qu'on puisse vraiment dire à quel degré précis ça se joue — je ne suis pas botaniste, je regarde surtout ce qui bouge. Les quatre ne sont pas installés au même endroit du jardin non plus, et l'exposition à la lumière change beaucoup la vitesse à laquelle chacun sort de sa torpeur d'hiver.
Un matin, j'ai repéré la toute première pousse verte au milieu de feuilles mortes encore accrochées à une branche basse de l'orme, et je suis restée plantée devant, sans bouger, pendant ce qui devait bien faire cinq minutes, incapable de faire autre chose que regarder ce petit point de couleur.
Le pot n'est pas mon sujet aujourd'hui, même si la question revient chaque printemps quand je remarque comme le terreau met du temps à se réchauffer selon le contenant — j'avais détaillé ça en écrivant comment choisir un pot pour bonsai adapté à son premier arbre.
Pourquoi ne pince-t-on pas un genévrier comme un orme ?
Michèle, une amie de longue date qui ne touche jamais à mes arbres mais aime bien me regarder faire, m'a un jour demandé pourquoi je ne pinçais pas « tout pareil ». Bonne question, en fait. La différence tient à la façon dont chaque bois réagit au métal : une feuille de feuillu coupée nette cicatrise proprement, alors qu'une aiguille de genévrier tranchée aux ciseaux vire au brun sur plusieurs millimètres et le reste pendant des mois. Voilà pourquoi je pince l'orme et l'érable aux ongles ou aux ciseaux fins, et pourquoi je pince toujours les genévriers à la main nue, en tirant la pousse plutôt qu'en la coupant. Après quatre ans à répéter ce geste chaque printemps, je ne me pose plus la question à chaque bourgeon : la main sait avant que la tête n'ait fini de réfléchir.
Sur l'orme et l'érable, la règle des deux paires de feuilles
Sur l'orme comme sur l'érable, j'attends que la jeune pousse porte quatre ou cinq paires de feuilles avant d'intervenir, puis je pince l'extrémité pour n'en laisser que deux. Garder deux paires plutôt qu'une seule laisse à la pousse assez de surface pour respirer, tout en la forçant à se ramifier plus près du tronc plutôt que de filer vers le haut. Couper la pointe la plus haute freine aussi l'élan de l'auxine qui tire tout vers le ciel — je ne prétends pas comprendre le mécanisme en détail, seulement voir ce qu'il change sur la ramure d'une saison à l'autre, cette densité qu'on associe aux bonsaïs bien menés. Le pouce garde souvent une trace collante et légèrement poivrée après ce genre de séance, un signe que la sève circule bien.
Épargner la pointe du genévrier
Le genévrier suit une logique inverse. Là où l'orme se pince par paires de feuilles comptées, le genévrier se pince par pression du pouce et de l'index sur la pousse la plus tendre, sans jamais toucher au bois déjà brun. On ne compte rien, on sent juste où la pousse cesse d'être molle. Ce geste n'a rien à voir avec la taille de structure, qui intervient à un tout autre moment de l'année sur du bois plus âgé — deux opérations qu'on confond facilement en débutant, et qui n'obéissent pourtant ni au même calendrier ni au même outil. Ça n'a rien à voir non plus avec le fil qu'on pose pour orienter une branche, où la même retenue s'impose ; j'avais essayé d'expliquer cette autre patience en apprenant à ligaturer mon bonsai avec douceur et sans précipitation. Les pins et les ifs taillés que j'ai vus un été au Parc Oriental de Maulévrier, en Maine-et-Loire, suivent la même logique à plus grande échelle : jamais de coupe nette sur l'aiguille, seulement des gestes à la main.
Ce qui casse quand on presse le geste
Sur l'orme, une branche pincée dès l'apparition des toutes premières feuilles, avant même la deuxième paire, met ensuite plus longtemps à repartir que celle qu'on laisse filer un peu trop tôt, l'écart se voit encore à la mi-été. Lionel, un passionné de miniaturisation que je croise au club et avec qui j'échange régulièrement photos et doutes, s'emballe toujours vite dès qu'il ramène une nouvelle espèce à la maison : il m'a envoyé un jour la photo d'un genévrier tondu aux ciseaux comme un feuillu, la pousse la plus tendre coupée net, et les pointes avaient bruni en une semaine.
Avant les arbres, j'avais essayé le scrapbooking un moment — les ciseaux à motifs, les pages à composer — mais je m'en étais lassée en un mois à peine, sans doute parce que rien ne continuait à vivre entre mes mains une fois la page refermée. Un bonsai, lui, vous rappelle chaque semaine qu'il existe encore, même quand on ne le touche pas : une philosophie plus lente, qui me va mieux qu'un loisir qu'on boucle en un week-end.
Comment savoir quel geste choisir selon l'arbre ?
Au final, la règle que je retiens tient en une phrase : compter les paires de feuilles sur l'orme et l'érable, ne jamais compter sur le genévrier. Si la pousse porte des feuilles nettes et qu'on peut voir la nervure, on pince à la bonne paire, aux ongles ou aux ciseaux fins ; si c'est une aiguille ou une écaille encore molle, on la pince entre les doigts sans jamais y approcher un outil. Le reste de la saison suit la même logique de doigté plus qu'un calendrier fixe : le rythme d'arrosage change avec la reprise de croissance, la fertilisation reprend doucement une fois les nouvelles pousses tenues debout, et le rempotage, quand il est nécessaire, attend son propre moment plutôt que celui du pincement. C'est ce que j'appelle, faute de meilleur mot, la méthode de l'harmonie : ajuster le geste à l'arbre qu'on a sous les yeux plutôt que de plaquer partout la même règle. Deux arbres, deux gestes, un seul printemps pour apprendre à ne pas les confondre.